En résumé
Ma veille de ces derniers mois raconte une seule histoire : ce qui relevait de la bonne pratique devient du droit, donc du design. Côté accessibilité, l'European Accessibility Act est applicable depuis le 28 juin 2025 et la DINUM prépare un RGAA 5 pour fin 2026 qui intègre les WCAG 2.2 et étend le périmètre aux applications mobiles, avec l'Arcom en autorité de contrôle. Côté environnement, le RGESN installe l'écoconception comme un référentiel auditable de 78 critères, et le W3C fait entrer le design d'expérience dans ses Web Sustainability Guidelines. Côté ergonomie, le Digital Fairness Act attendu fin 2026 s'attaque aux interfaces manipulatrices et à la personnalisation abusive. En parallèle, l'IA a absorbé la synthèse de recherche et la première version des écrans, mais elle n'observe pas les utilisateurs : l'arbitrage reste le travail du designer. Ma conclusion est moins spectaculaire que les tendances annoncées : accessibilité, sobriété et honnêteté ne sont pas trois chantiers à ajouter en fin de projet, ce sont trois critères à poser dès le wireframe, avec des seuils mesurables et une checklist dans la définition du prêt-à-développer.
Six problématiques émergentes
Ergonomie
La fin de l'impunité des dark patterns
Une étude commandée par la Commission européenne a relevé au moins un dark pattern sur 97 % des sites et applications les plus utilisés dans l'UE ; le Digital Fairness Fitness Check de 2024 chiffre le préjudice à au moins 7,9 milliards d'euros par an. L'article 25 du DSA interdit déjà les interfaces manipulatrices pour les grandes plateformes, et le Digital Fairness Act, attendu au quatrième trimestre 2026, doit étendre la logique à tout le commerce en ligne : désabonnements volontairement compliqués, essais gratuits qui se transforment en abonnement, design addictif, protection des mineurs.
Ce que ça change pour moi. La persuasion cesse d'être un savoir-faire neutre. Un tunnel qui convertit bien mais qui piège devient un risque juridique, pas seulement un cas de conscience.
La personnalisation rend l'interface intestable
Le même texte vise la personnalisation injuste et les prix personnalisés issus du profilage. Le problème de conception est sous-estimé : si chaque utilisateur voit un écran différent, il n'existe plus d'interface unique à tester, à auditer ni à documenter. La question « qu'est-ce qui s'affiche, pour qui, et pourquoi ? » devient une exigence de conception, pas un réglage d'algorithme.
Ce que ça change pour moi. Je documente les règles d'affichage comme je documente un parcours, et je teste les variantes extrêmes plutôt qu'un cas moyen qui n'existe pour personne.
Accessibilité
Le RGAA 5 arrive fin 2026
La DINUM a annoncé le 2 mars 2026 la rédaction du RGAA 5, dont la publication est prévue pour la fin de l'année. Les critères viendront préciser ou compléter le RGAA 4.1.2 sans le contredire, mais trois évolutions comptent pour un designer : l'alignement sur les WCAG 2.2, l'extension du périmètre aux applications mobiles natives et aux documents bureautiques téléchargeables, et la désignation de l'Arcom comme autorité de contrôle avec pouvoir de sanction. Les déclarations d'accessibilité publiées avant cette date restent valables 18 mois, dans la limite de trois ans.
Ce que ça change pour moi. Concevoir dès maintenant sur les critères WCAG 2.2, et arrêter de considérer un PDF ou une app mobile comme hors périmètre.
Le piège de l'attentisme WCAG 3.0
Le W3C a publié un nouveau Working Draft de WCAG 3.0 le 3 mars 2026 : environ 174 exigences, un modèle de conformité gradué Bronze / Silver / Gold à la place du binaire réussi/échoué, et une couverture élargie aux troubles cognitifs. Mais la Candidate Recommendation n'est attendue que vers fin 2027 et la version finale pas avant 2028. Pendant ce temps, l'EAA est en application depuis juin 2025, les 27 États membres l'ont transposé et les premières procédures ont été engagées en France dès novembre 2025.
Ce que ça change pour moi. Ne pas attendre WCAG 3.0. La référence opposable reste WCAG 2.x niveau AA, et le vrai sujet est la dette d'accessibilité déjà en production.
Écodéveloppement
L'IA générative, nouvelle dette environnementale du design
Le collectif Green IT a publié un référentiel de bonnes pratiques dédié à l'IA générative dans les services numériques, et des outils comme EcoLogits permettent d'estimer l'impact d'un appel à un modèle. La logique de sustainability by design déplace la question en amont : ce n'est plus « comment optimiser le modèle » mais « cette fonctionnalité justifie-t-elle son coût ? ».
Ce que ça change pour moi. Chaque « et si on ajoutait une IA ici ? » devient une décision de conception à argumenter, avec une alternative sobre évaluée en face.
L'écoconception devient déclarative et auditable
Le RGESN, publié en version finale en mai 2024 par la DINUM avec l'ARCEP, l'ARCOM, l'ADEME et l'INR, propose 78 critères vérifiables sur tout le cycle de vie d'un service, chacun formulé comme une question à réponse conforme / non conforme / non applicable. Il est obligatoire pour les services de l'État et les collectivités de plus de 50 000 habitants au titre de la loi REEN, avec publication d'une déclaration d'écoconception. En parallèle, les Web Sustainability Guidelines du W3C (Group Note Draft de mars 2026) structurent le sujet comme les WCAG et incluent explicitement le design d'expérience sans méthode de test formalisée pour l'instant.
Ce que ça change pour moi. L'écoconception se prouve. Un argumentaire « on a fait attention » ne passe plus un audit.
Quatre outils qui améliorent mon processus
Maze : valider un prototype sans mobiliser une semaine
Test d'utilisabilité non modéré, intégration native Figma, relances générées selon le comportement, métriques de parcours (taux de complétion, temps par tâche, points de friction). Gain : je valide une hypothèse d'architecture avant de produire les écrans finaux. Limite assumée : le Nielsen Norman Group rappelle que ces outils ne regardent pas réellement l'utilisateur ils ne remplacent pas un test modéré quand l'enjeu est l'observation du comportement.
Dovetail : arrêter de perdre les insights
Dépôt de recherche avec codage assisté : auto-tagging, détection de thèmes, analyse de sentiment. L'intérêt n'est pas le gain de temps sur une étude isolée, c'est la recherche transverse retrouver dans six mois pourquoi une décision a été prise. Les comparatifs 2026 situent l'accord des modèles avec un codeur humain expert autour de 80 à 85 % sur l'extraction de thèmes : bon premier passage, mauvaise décision finale.
EcoIndex, GreenIT-Analysis et NumEcoDiag : rendre la sobriété mesurable
EcoIndex note une page de A à G sur trois critères : complexité du DOM, nombre de requêtes et poids total. L'extension GreenIT-Analysis y ajoute le contrôle automatisé des 115 bonnes pratiques d'écoconception, et NumEcoDiag, développée par la MiNumEco, permet d'auto-évaluer un service au regard du RGESN. Couplés à CO2.js, ces outils transforment une intention en chiffre discutable en réunion.
Stark et axe DevTools : tester l'accessibilité en maquette
Stark s'utilise dans Figma pour vérifier contraste, lisibilité et simulation de déficiences visuelles avant l'intégration ; axe DevTools prend le relais sur le rendu. L'intérêt est le moment : détecter un contraste insuffisant en maquette coûte une correction de style, le détecter en recette coûte une reprise.
Quatre améliorations que j'intègre à ma pratique
Nouveaux outils : industrialiser la mesure au lieu de l'improviser
Un budget de page poids maximal, nombre de requêtes, note EcoIndex cible, score Lighthouse minimal fixé au cadrage et vérifié automatiquement, pas constaté à la recette. Concrètement, cela arbitre une vidéo d'en-tête, un carrousel ou une police variable de plus au moment où ces choix coûtent encore zéro.
Accessibilité et handicap : une checklist dans la définition du prêt-à-développer
Contraste, ordre de tabulation, état de focus visible et non masqué, cibles tactiles d'au moins 24 × 24 px, alternatives d'authentification sans mémorisation soit les critères WCAG 2.2 que le RGAA 5 va intégrer. Les alternatives textuelles sont rédigées par moi en maquette, pas laissées au développeur. Traitée en fin de cycle, l'accessibilité coûte une refonte ; traitée en maquette, elle coûte une colonne dans un tableau de specs.
Ergonomie : un audit d'honnêteté des parcours
Une question posée à chaque flux sensible : la sortie est-elle aussi simple que l'entrée ? Se désabonner, refuser des cookies, supprimer un compte doivent demander le même nombre de clics que l'action inverse. C'est la meilleure préparation possible au Digital Fairness Act, et accessoirement la meilleure façon de ne pas concevoir des choses que je n'assumerais pas.
Durabilité : la sobriété fonctionnelle avant l'optimisation technique
Compresser des images est utile ; supprimer un écran inutile l'est davantage. J'intègre donc deux réflexes : justifier chaque fonctionnalité coûteuse IA comprise avec une alternative sobre évaluée en face, et documenter les choix dans une déclaration d'écoconception inspirée du RGESN, même sur un projet non soumis à la loi REEN.
Les sept articles de ma veille
Actualités UX - L'UX de conformité n'est pas une contrainte, c'est un brief. / Outils UX - Les outils IA ont gagné la production. Pas le jugement. / Méthodes UX - La recherche en continu remplace la recherche par projet. / Accessibilité UX - RGAA 5 : ce qui change dans les maquettes, pas dans le code. / Business et Marketing - Le design manipulateur a maintenant un prix affiché. / Écodéveloppement - 78 critères, une note de A à G, et la fin des bonnes intentions. / Durabilité - Sobre, éthique, inclusif : trois mots, un seul arbitrage.




